Le fabuleux destin de Sheck Wes [PORTRAIT]

  7 octobre 2018 à 1:07

  Pluggé par Osain Vichi

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“Vous donnez un poisson à un homme, vous le nourrissez pendant une journée. Vous apprenez à un homme à pêcher et vous le nourrissez pour la vie.” Sheck Wes ne croyait pas si bien dire lorsqu’il lâchait cette métaphore pleine de sens au magazine américain Pigeons & Planes en février dernier. Bloqué au Sénégal il y a encore deux ans, Khadimoul Rassoul Cheikh Fall, de son vrai nom, n’aurait pas imaginé qu’il retournerait les salles de concerts avec ses deux singles Live SheckWes Die SheckWes et Mo Bamba, qu’il figurerait sur la tracklist de l’album spectaculaire de Travis Scott, et mieux, qu’il obtiendrait une co-signature entre GOOD Music, le label de Kanye West, et Cactus Records, l’infrastructure emmenée par le même Travis. Hyperactif et débrouillard, l’ami d’enfance du basketteur professionnel Mohamed Bamba a vécu une jeunesse tourmentée qui compose aujourd’hui le terreau de sa créativité et de sa détermination. Désormais bien installé et bien entouré, il peut savourer la sortie de son réussi premier album Mudboy et s’adonner à sa mission existentielle : “Aider les autres et laisser un héritage pour les générations futures.”

Entre Brooklyn, Milwaukee et le Sénégal

“Je suis vrai. Je suis vrai à 100%. Je suis un artiste, je ne suis pas un rappeur. Je le rappelle parce que je suis jeune et que je suis catégorisé parmi ce que tous les autres jeunes font, leur putain de turn’ up contemporain. Je peux le faire aussi, mais j’ai tellement de réserves dans le coffre-fort, tant de morceaux que les gens n’ont pas entendues et tellement de choses que les gens ne savent pas sur moi. J’ai vraiment traversé beaucoup de merdes et vu beaucoup de merdes. Il m’est arrivé beaucoup de merdes et j’en ai faites beaucoup à des enfoirés. Ma musique est folle, mais j’ai commencé à en faire à l’âge de 11 ans. L’année dernière, à cette époque, je revenais d’Afrique. Je produisais huit chansons par jour. J’ai dû passer mon 18e anniversaire en Afrique, à l’étranger, juste coincé.” voilà comment Sheck Wes résume sa vie et son art quand le média Pigeons & Planes lui demande ce qu’il faut retenir de son personnage. Brute, fougueuse, intègre, sa musique canalise ce vécu pluriel et représente ce train de vie marqué par la spontanéité et le mouvement.

Élevé à Harlem et plongé dans la fournaise new-yorkaise, Khadimoul n’est pas un fils facile et donne du fil à retordre à ses parents. Éveillé et mature, il trouve rapidement des moyens subalternes pour se faire un peu d’oseille et se procurer des choses considérées comme inaccessibles pour un jeune de son âge et de sa classe sociale. “J’ai des amis qui vivent en centre-ville. Je vis dans un quartier populaire, ils vivent dans des gratte-ciels. Nous avons tous une belle vue mais la mienne est meilleure. Je vois vraiment le centre-ville, eux, ils sont dedans.” rappelle-t-il pour The Fader avant de raconter comment avec quelques potes il allait voler, voire dépouiller, les kids plus aisés en centre-ville. De plus en plus observateur, ses expéditions sous adrénaline au cœur de New York deviennent une inspiration pour le jeune Sheck. L’affirmation de soi et la lutte sociale symboliseront aussi ses créations, nerveuses et instables. 

En parallèle, le garçon tombe amoureux du basket mais aussi de la mode et développe de sacrées aptitudes pour ses deux passions malgré quelques changements de vie inopportuns. “J’avais 5 ans quand nous sommes allés vivre à Milwaukee. À la base, nous ne faisions que des allers-et-retours. Je passais mes étés à New York et ensuite pour les vacances d’hiver, mon père venait nous chercher chaque année à Milwaukee pour Thanksgiving, puis il nous ramenait. J’étais un enfant de la ville et Milwaukee est une ville aussi, mais c’est plus rural culturellement. Ma mère nous avait éloignés de New York parce que le quartier devenait violent, mais nous faisions toujours des allers-et-retours parce qu’elle avait des business là-bas. Quand j’avais 14 ans, je suis revenu à New York. (…) Milwaukee était comme une prison alors qu’à New York je pouvais faire ce que je voulais. Quand je suis revenu, je me suis dit “Yesss”, mais j’ai alors réalisé que la vie était dure là-bas.” relate l’artiste, toujours pour The Fader.

Un peu plus tard, le voilà user les semelles de ses sneakers et parfaire ses différents skills au playground du “SASF program”, situé à Brooklyn et appartenant au John Jay College. Nul à l’école, selon ses mots, Khadi sait que sa seule chance d’accéder à l’université passe par le basketball. Comme beaucoup, Sheck préfère donner de son temps à ses réelles vocations, la musique, le basket et le mannequinat, plutôt qu’aux bancs de la fac et les absences scolaires s’accumulent, jusqu’à lui coûter sa participation à la “Yeezy Season 2”. L’année suivante, il ne loupe pas le coche – “Skip my game for the fashion show / One of my best decisions” (“J’ai raté mon match pour un défilé de mode, une de mes meilleures décisions”) explique le chanteur dans le morceau WESPN – et défile à 16 ans pour la troisième saison, avec Lil Yachty, Ian Connor, Osiris ou encore Young Thug. Pourtant, tout s’arrête du jour au lendemain : exténuée par l’indiscipline de Sheck, sa mère le punit et l’envoie au Sénégal pour étudier l’Islam. “Tu n’es pas africain si tes parents ne t’ont jamais menacé de t’envoyer au pays, ou si tu n’as jamais entendu parler d’une histoire comme celle-ci.” ironise aujourd’hui l’intéressé.

“Je ne parle pas du mot ambition, je le montre”

Malgré une rude adaptation, le new-yorkais doit garder les mêmes vêtements pendant des semaines, est obligé de tuer ce qui finira dans son assiette, reste coincer au centre religieux de Touba et voit la misère humaine de ses yeux, ce pèlerinage se révèle être sa “plus grande bénédiction”. “J’ai enfin trouvé mon destin là-bas, auparavant je cherchais toujours une raison pour expliquer pourquoi je faisais ce que je faisais. Ensuite, je suis allé en Afrique et je me suis dit: “Mec, je dois me bouger pour tous ces gens.” C’est mon destin, et c’est plutôt un grand destin. C’est significatif. Tout le monde doit trouver sa voie.” décrypte Sheck à Pigeons & Planes. Une exode forcée qui se transformera en exploration intérieure et alimentera la notion de Mudboy, titre de son premier album. Une notion qu’il définit ainsi “Venir de rien. Être passé par la boue. Tu dois transformer rien en quelque chose. Je ne parle pas du mot ambition, je le montre.”

Avec ce disque introductif, le natif de Harlem devient le porte-voix d’une jeunesse avant-gardiste et enragée. L’américano-sénégalais montre les crocs pour violenter tout en cynisme les instrumentales sinueuses et brutales, qui jalonnent le projet, et défendre aussi bien ses convictions que ses idéaux universalistes, qui humanisent son propos. À travers ces 14 morceaux, surtout les fulgurances Mindfucker, Gmail, WantedWESPN ou Jiggy on the Shits, il sublime sa propre histoire et incarne sans le vouloir toutes ces nouvelles générations aussi créatives qu’insoumises. “Personne ne pense que les jeunes sont intelligents. Tout marketing ou toute campagne peut  tromper les jeunes, les jeunes achèteront sans hésiter. C’est comme ça que les gens nous perçoivent. Je pense justement que les gens devraient davantage écouter les jeunes puisque tout le monde veut être jeune, et les jeunes leur montreront toujours ce qui est à la mode. Certains ont volé mes idées et ces enfoirés ont fait une folle somme d’argent, j’ai été une “muse” pour eux. Ils veulent toujours t’exploiter et ne veulent pas responsabiliser un jeune parce qu’ils ont peur. Il faut savoir comment jouer à ce jeu. Il devrait y avoir plus de jeunes riches.” dénonce Wes, qui prend en exemple les figures tutélaires P.Diddy, Suge Knight, Biggie et Tupac.

En dépit de ses imperfections et de son expérimentation sonore par intermittence, Mudboy est la précieuse première pierre du nouveau chapitre du fabuleux destin de Sheck Jesus. “Je suis là pour vous sauver. Je suis ici pour me sacrifier et sauver la partie. J’ai sacrifié énormément de choses, énormément de popularité, énormément d’argent, juste pour apprendre aux gens qu’ils n’ont pas besoin de toute cette merde. Il faut simplement le faire dolo (à sa façon).” Khadimoul Rassoul Cheikh Fall est mort, longue vie à Sheck Wes.

Photos © ShotByCones/Slam/David X Prutting

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