La scène floridienne : porte-étendard de l’ignorant Rap et fière de l’être [CHRONIQUE]

  28 janvier 2018 à 8:22

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  Pluggé par Osain Vichi

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sContre-culture à sa naissance, en plein cœur d’un Bronx enragé et embrasé au crépuscule des années 70s, le Hip Hop berce depuis désormais 50 ans nos oreilles. Une berceuse fidèle à la réalité du monde, et surtout à celle des États-Unis, pays bâti sur la sanglante période de l’esclavage, névrosé de la dévastatrice ségrégation et tiraillé par les incessantes tensions politiques, sociales et communautaires. Une berceuse tantôt cruelle et brutale, tantôt rebelle et violente, tantôt délicate et gracieuse, qui a su traverser cinq décennies et s’adapter aux nombreuses métamorphoses culturelles. Fièrement représenté et porté par la trinité DJ Kool Herc, Afrika Bambaataa et Grandmaster Flash, le Hip Hop est devenu au fil du temps l’un des genres musicaux les plus aboutis. Que ce soit l’arrogance magnifiée de LL Cool J, la puissante rébellion de Public Enemy qui broie nombre de samples et mêle nombre de revendications sous une intensité inédite, le rap révolutionnaire du Wu Tang Clan, l’ego-telling hypnotique de Biggie ou encore le combat sincère mais tragique de Tupac.

Depuis le milieu des nineties – synonyme de premier âge d’or – le Rap américain n’a jamais été aussi diversifié, et truste de plus en plus souvent le sommet des charts. Structuré alors par un régionalisme identitaire et la légendaire dualité East Coast/West Coast : la mélodieuse G-Funk de Los Angeles face au Rap plus rude de New-York. Aujourd’hui, la révolution numérique a bouleversé le genre aussi bien musicalement que culturellement, et a permis le développement d’un espace de contestation et de rupture artistique : SoundCloud. Fini le parcours classique, prédéterminé et l’impérative signature en label pour un artiste qui débute, la plateforme est à une portée de clics. En totale indépendance, les uns et les autres peuvent créer, innover, évoluer à leur aise, SoundCloud devient un laboratoire mondial. Les normes explosent, les chaines se brisent, les artistes abondent et les morceaux déferlent : le rap enfante une nouvelle génération complètement ancrée dans temps. Une ère digitale de l’instant, dans laquelle la frontière entre réel et virtuel est de plus en plus infime, et où la vie sera bientôt aussi expéditive que les “Time Line” des réseaux sociaux.

SoundCloud est pris d’assaut par de jeunes talents avides de l’El dorado qu’on leur vend à longueur de journées. Un fantasme qui peut vite virer à l’obsession. L’album, les tournées, le succès, mais aussi la célébrité, l’argent, les excès… Un rêve qui semble alors à porter de main, et qui, par cette accessibilité illusoire, bouleverse les rouages et les mentalités de la culture Hip Hop. Cataclysme qui a donné lieu à l’avènement du subversif ignorant Rap.

La genèse

Depuis ses balbutiements le Hip Hop se construit sur des fondations de contradictions et de conflits. Dès le début des années 80, la Zulu Nation pointait du doigt l’insouciance du SugarHill Gang et l’arrogance des Furious Five. Ces derniers, en réponse, les accusaient de vulgaires moralisateurs qui défendraient un idéal bidon. L’histoire d’un mouvement. Aujourd’hui, ce même schéma existe : lorsque J Cole dénonce les injustices américaines et prône une société fraternelle, SmokePurpp lui conseille gentiment d’aller se faire foutre, lui et sa morale, lorsque Akademiks évoque Tupac avec XXXTentacion, le rappeur de Pompano Beach n’hésite pas à se proclamer meilleur. Peu importe les moyens, seuls le plaisir, la reconnaissance, les billets comptent. C’est le jeu. Une philosophie qui sévit chez les rappeurs ayant explosé grâce à SoundCloud. Une philosophie prépondérante chez l’ignorant Rap et particulièrement glorifiée en Floride, notamment par XXXTentacion, Ski Mask The Slump God, SmokePurpp et Lil Pump. Toutefois si l’on regarde bien, cette situation n’est que le résultat d’un concours de circonstances, et ces artistes ne sont que la suite logique de la scène sudiste.

Les plaines désertiques du Texas et verdoyantes du Tennessee ont abrité un style longtemps raillé, méprisé, occulté par le duel entre les deux côtes. Trop régionaliste, trop identitaire, trop peu musical… Et c’est pourtant bien à Houston et Memphis que des collectifs pionniers ont composé l’un des meilleurs rap. C’est en 2006, lorsque la nébuleuse Three6mafia devient le premier groupe Hip Hop à remporter l’Academy Award pour le meilleur morceau original, que cette musique novatrice et mère de la Trap est reconnue à sa juste valeur. Et aujourd’hui, tant les Geto Boys et la Three6, qui façonnent des créations à l’atmosphère hostile, angoissante, que 8Ball & MJG et UGK, qui suivent un chemin plus mélodieux, sont des influences omniprésentes.

Ce mépris du monde Hip Hop qu’ont connu les artistes du Sud, c’est la dernière génération qui lui rend, en lui crachant au visage, en reprenant les mêmes codes alternatifs que leurs aînés, en préférant citer des figures emblématiques du Rock qu’évoquer les instigateurs du genre comme modèles. En sens inverse, presque interdit, nous retrouvons le groupe 2 Live Crew, qui incarne la festive Miami Bass dès 1987 et défraie la chronique. À leur menu : sexe, dédain et provocation. Mais au-delà de la posture, musicalement aussi le lien est évident. Les instrumentaux sont bruts, accrocheurs, cadencés par des basses imposantes, parfois saturées… Une démarche que pratique également le texan DJ Screw, qui popularise la Chopped & Screwed music. Les BPM sont fortement ralentis et les sonorités poussées vers le grave, ce qui donne lieu à des morceaux lancinants, presque plaintifs par moments. Une technique qui se réfère aux effets d’un certain mélange violâtre : la lean…

Puis, Lil Jon et les East Side Boyz débarque en 1997 et pousse à son paroxysme la Miami Bass et la Dirty South avec leur album Get Crunk, Who U Wit : Da Album. Productions simplistes, composées le plus souvent d’une boucle unique, refrain répétitif et entêtant, lyrics pauvres et sans quelconque prétention : le Crunk est né. Appelé également Ringtone Rap, Soulja Boy revigore le mouvement grâce à son tube Crank That en 2007. La formule reste inchangée et le succès est immédiat. Les mixtapes qui suivent, négligées par certains, marquent leur temps et ouvrent la voie à une bonne partie du Hip Hop mondial actuel. Parallèlement à l’ascension du Crunk, la Trap s’empare d’Atlanta et des artistes tels que Gucci Mane, Waka Flocka, T.I, ou encore Young Jeezy deviendront des métronomes inattendus. Surtout Gucci qui impose à beaucoup son écriture imagée par sa productivité infernale – plus de 70 projets à son actif.

En 2009, Lil B émerge de la Bay Area et personnifie l’intrigante Hyphy Music. Enrichie par les créations de Keak Da Sneak et Young L, ce néologisme est imprévisible, déstructuré. Sans limite ni frontière, elle entremêle principalement la Mobb (qui s’exporte à Detroit) et l’EDM (Electro Dance Music). Illustration de l’important brassage culturel qui définit la ville de San Francisco, la Hyphy est un appel à la liberté et au plaisir – vu par certains comme un appel à la crédulité et à la débauche. Au milieu d’une production mécanique, quasiment industriel, qui reflète l’ébullition de la désinvolte métropole californienne, les flows nonchalants, quasiment flegmatiques, parfois hors-temps, de Lil B laissent cette impression d’impertinence, que l’on retrouve de manière récurrente aujourd’hui. Lil B, père du genre actuel le plus dominant après la Trap, le Cloud – terme qu’il aurait trouvé lors d’une interview – et qui auto-proclamé “The BasedGod” assume une excentricité nouvelle qui n’est pas sans rappeler celle des pochettes de disque du louisianais Master P et son label No Limit Records. Une faute de goût, voulue et revendiquée, qui polarise toute l’esthétique exubérante et ostentatoire sudiste.

Plus au nord, dans l’État de l’Illinois l’histoire continue de s’écrire : il était une fois dans le Midwest, un jeune du nom de Keith Cozart qui décide de se renommer Chief Keef afin de rapper ce qu’il vit. Il grandit à Englewood, quartier sud de Chicago qui souffre des maux inhérents à la société américaine, et côtoie les armes, la drogue, la pauvreté et la mort. Réputée pour son centre-ville moderniste et son patrimoine artistique, Chicago est désormais citée pour ses guerres meurtrières de gangs. Une atmosphère, chiffrée par de biens tristes statistiques et alourdie par l’odeur de la mort, qui se déplace sans bruit et retire sans prévenir la vie de ceux qui ont la malchance de la croiser. Chief Keef, soutenu par son cousin Fredo Santana (paix à son âme), marque son temps lorsqu’il popularise la Drill. Très proche de la Trap, elle reprend les codes du Sud mais accélère les rythmes, durcit les sonorités, et les rappeurs étiquetés, encore un pied dans la rue pour certains, content cette vie qui ne laissent pas de place pour la pitié. Leur propos est brutal et s’oppose aux artistes qui se veulent concernés par l’urgente situation tels que Common et Lupe Fiasco.

Look at me

Toutes ses mouvances bien que distinctes les unes des autres sont diamétralement liées par leur parcours et représentation : elles vont à l’encontre du modèle dominant, ce qui leur vaut ce mépris qu’elles prennent un malin à plaisir à faire tomber. Contre-cultures au sein d’une contre-culture : telle est leur dessein. Et de ses mouvances s’est nourrie la dernière génération sous les projecteurs issue du vivier floridien. Des travées de SoundCloud se sont hissés XXXTentacion et Ski Mask The Slump God, et la corrélation saute aux yeux. Si les deux ne font pas de l’ignorant Rap à proprement parler, leur posture s’inscrit dans son sillon. Tandis que Ski Mask trempe dans l’arrogance de l’ego trip au travers d’un phrasé saccadé, fulgurant et des instrumentaux tout aussi impulsifs qui rappellent l’univers de Waka Flocka ou plus récemment le U Guessed It d’OG Maco, Tentacion livre l’hymne de ce nouveau mouvement Look At Me, avant de tourner le dos au Hip Hop et se rapprocher du Rock ou de la Country.

Même si la richesse musicale est indéniable, ce sont bien leurs personnages qui les rapprochent de l’ignorant Rap. Si Ski Mask a dû s’éloigner de X pour s’épanouir artistiquement, l’auteur de 17 s’enferme dans ce personnage bien plus réel que l’on aurait pu l’imaginer, imprévisible et déluré. Sa folie inquiète, son narcissisme insurge : Tentacion s’isole et semble s’y complaire. S’attaquer à Migos, le groupe du moment, est un signe qui ne trompe pas. Toutefois, malgré ce positionnement de “seul contre tous” qui provoque la controverse, malgré de nombreux chefs d’accusations et un procès qui pourrait le faire croupir derrière les barreaux, des figures majeures tels que Kendrick Lamar ou J Cole préfèrent vanter son talent et sa musique. Alors, qu’en penser ? Qu’il n’est qu’un écorché vif de plus qui se fout de la culture dont il est issu ? Difficile de trancher, surtout que le voilà brouiller les pistes en s’associant à Joey Bada$$ le temps un projet commun…

Crazy & Flex Like Ouu

Alors qu’à l’instar de son ancien complice XXXTentacion, Ski complexifie sa désinvolture par sa collaboration à venir avec Timbaland, deux autres rappeurs ne soulèvent pas la même ambiguïté : SmokePurpp et Lil Pump. Amis depuis le collège, le premier encourage le second à se lancer dans la musique. Les morceaux sont équivoques, même si Purpp possède un spectre musical plus vaste et un horizon plus coloré, ils incarnent à tout point de vue le son venu d’Internet. Une trap digitale qui s’imprègne d’un minimalisme tant textuel que sonore. Un minimalisme fidèle au train de vie de SmokePurpp et Pump rythmé par l’argent, le sexe et la drogue. Un minimalisme régressif afin de contraster avec le message de paix que J Cole ou Kendrick défendent et imposer leur propre vision à ceux qui fantasment ce quotidien. Les influences de Soulja Boy, Gucci Mane, Chief Keef et Juicy J – ces trois derniers ont collaboré avec Purpp ou Pump – sont criantes, logiques et fusionnées à celles de Bobby Shmurda ou Trinidad James.

De véritables synthétiseurs donc, qui ont filtré leurs inspirations pour n’en tirer que le plus provocant, le plus arrogant, et cette démarche commune lie les quatre fougueux. Tant Lil Pump que Ski Mask, tant SmokePurpp que XXXTentacion. Pour autant, les blâmer n’est pas le plus judicieux, eux n’étant que les fruits d’un modernisme qui ne cesse de réduire notre humanité, d’instrumentaliser nos vices et normaliser l’inacceptable – d’un point de vue légal ou moral. S’en prendre à l’ignorant Rap,à son fief qu’est la scène floridienne, et à chacun de ses représentants actuels qui noient leur mal-être et oublient leurs angoisses grâce aux filles faciles et aux anti-dépresseurs n’est pas une solution à long terme, le problème est plus profond, la réponse plus globale. De toute façon, quoique vous leur reprochez, ils vous emmerdent, une liasse de billets dans une main, un verre de codéine dans l’autre.

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